Le vieil homme et la noix

les chemins partagés de l’af-ccc 6

Un seul sujet dans la lettre d’aujourd’hui, l’émouvante histoire d’une rencontre du Chemin, écrite par Alain Humbert.

En voici le début, les trois pages complètes se trouvent dans le document téléchargeable en fin de cet article.

Bonne lecture !

Nicole


LE VIEIL HOMME ET LA NOIX

Parti du Puy-en-Velay il y a deux mois pour rejoindre Saint-Jacques de Compostelle et après avoir traversé les merveilleux paysages de l’Aubrac, la chaine des Pyrénées à Roncevaux, les vignobles de la Rioja puis le plateau de la Meseta, j’arrive maintenant en Galice. Une région qui par son climat océanique, sa côte très découpée, son sol de granit, ses paysages vallonnés couverts de forêts et d’herbages lui ont valu le surnom de «Bretagne de l’Espagne » et c’est sans compter la parenté qui existe entre ces deux peuples issus d’une même culture celte dont la cornemuse et le biniou restent les symboles. 

Ici la vie est rude, en témoignent ces fermes éparses qui, à les observer, donnent l’impression que le temps s’est arrêté. Elles ressemblent étrangement à celles que j’ai connues dans mon village alors que j’étais enfant et que la mécanisation n’avait pas encore atteint nos campagnes. Des bâtiments construits à l’ancienne, avec des murs faits de pierres et de tuf, un toit couvert de larges laves et des menuiseries qui bien souvent mériteraient d’être rafraichies. 

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Le corps d’habitation réduit à deux ou trois pièces occupe le rez-de-chaussée entre la grange et l’étable et les greniers la partie supérieure, auquel il faut ajouter l’incontournable « horreo » qui trône en bordure de route ; Il s’agit d’une structure sur pilotis destinée à mettre à l’abri des rongeurs les grains de la dernière récolte ; ses parois à claire-voie permettent d’achever le séchage. La description ne serait pas complète si je passais sous silence le tas de fumier adossé au mur de l’étable avec les ruissellements de purin qui traversent le chemin pour gagner le fossé d’en face, le coq au sommet du tas et les poules accompagnées de leurs poussins qui grattent en bas pour trouver leur pitance. Ici pas de tracteur, ce sont les chevaux ou les bœufs qui tirent la charrue ou la charrette de fourrage.

C’est dans ce décor d’un autre siècle que je fais la connaissance d’un vieil homme. Je l’ai aperçu sortant de sa maison et venant à ma rencontre, comme s’il m’attendait, comme s’il avait un message à me faire passer. Je le salue, avec le respect que je dois à un homme de son âge ; il me dit alors se prénommer Ernesto et habiter ici. La conversation pourrait s’arrêter là, mais il me propose d’emblée de venir prendre un rafraichissement chez lui. Il est midi et je n’ai aucune idée de ce qu’on peut appeler « rafraichissement » dans cette région : je pense assez à un verre de gros rouge ou peut-être une bonne gnole de pays ; on verra bien, mais je saurai rester vigilant, car il me reste une dizaine de kilomètres à parcourir. J’aurais pu refuser l’invitation, mais j’ai assez d’expérience du camino pour savoir que ce sont ces occasions impromptues qui font le Chemin. Parcourir des centaines de kilomètres la tête dans le guidon, où à contempler ses godillots n’a pas vraiment de sens si on ne regarde pas autour, si on ne saisit pas ces moments différents qui s’offrent à nous et qui resteront gravés dans la mémoire davantage que les paysages que l’on a traversés. De toute façon, dans le cas présent, je n’ai pas le choix, car il m’a déjà saisi le bras et entraîné vers sa demeure. Elle est encore plus délabrée que ce que j’ai décrit plus haut. Lorsque je rentre dans la cuisine, une pièce qui doit servir à beaucoup d’autres choses qu’à préparer les repas et qui n’a pas vu le balai depuis bien longtemps, une odeur nauséabonde me provoque un haut-le-cœur. Je me dis gare à la transparence des verres ! Il en tire deux du buffet, mais je dois avouer que j’ai été mauvaise langue, car il n’y a rien à redire quant à leur propreté. Il me fait assoir à la table, prend une cruche, se dirige alors vers l’évier de pierre encastré dans la profondeur du mur et il manœuvre plusieurs fois le levier d’une pompe à bras pour tirer de l’eau. Il en remplit la cruche et me rejoint à table. 

Depuis que je l’ai aperçu, venant à ma rencontre, j’ai compris que cet homme avait quelque chose à me dire et que le rafraichissement qu’il m’a proposé n’était qu’un prétexte. Les verres emplis, nous trinquons pour sceller l’amitié et Ernesto se lance alors dans un long monologue, évoquant tour à tour son épouse décédée il y a deux ans puis ses deux filles qui ont quitté la région dans l’espoir de trouver une vie meilleure. Elles sont parties à Barcelone me dit-il, mais aujourd’hui il n’a aucune nouvelle d’elles. À mesure qu’il parle je sens son émotion grandir, sa gorge se serrer et les larmes envahir ses yeux.

 — Tu sais la vie n’a plus beaucoup de sens pour moi ; je ne suis pas en mauvaise santé, mais ici je suis seul, il n’y a pas de village, je ne vois personne. J’ai des difficultés à marcher et pour me déplacer je n’ai que ce vieux vélo qui est devant la porte. J’attends avec impatience que le Bon Dieu me rappelle vers lui, je serai mieux qu’ici, je serai certainement au paradis, car je n’ai rien fait durant ma vie qui mérite l’enfer. Tu as de la chance toi, tu es encore jeune et tu vas à Santiago ; toute ma vie j’aurais voulu y aller, mais le travail à la ferme ne m’en a pas laissé le temps et après ce sont les forces qui m’ont manqué.

Poursuivant sa conversation, il se retourne et tire une noix d’un panier posé sur une chaise.

— Tu vois cette noix, je te la donne pour que tu la déposes à la cathédrale de Santiago. Je n’ai jamais pu y aller, mais pour moi ce sera une manière de faire mon pèlerinage ; je saurai qu’une noix que j’ai tenue dans mes mains aura pénétré dans la maison de l’apôtre Saint-Jacques.

Je lui réponds que je le ferai avec grand plaisir, que son vœu sera exaucé. Je sens alors qu’il est soulagé et qu’en lui-même il doit penser : « maintenant je peux mourir ! ». Après quelques autres échanges où je perçois toujours le même désespoir dans ses paroles, je prends congé de lui en le remerciant. À travers sa poignée de main, je mesure toute la reconnaissance qu’il veut me témoigner. Il me souhaite « buen camino ».


Cet article a 2 commentaires

  1. Putaud daniel

    Bonjour à tous . Merveilleuse et émouvante histoire de notre ami Alain Humbert. Ernesto aura accompli son chemin
    avec l’aide d’Alain . Bouleversant témoignage pour ma part ,et merci à l’AF.CCC de l’avoir trouvé digne d’être publié.. .J’ose ajouter une phrase des Béatitudes . Heureux les pauvres et les miséricordieux car ils verront Dieu .
    Daniel Putaud

  2. Antoine Robin

    Ce récit d’Alain HUMBERT est remarquable. Décidement, ce chemin n’est pas ordinaire …
    Chacun, ou du moins un très grand nombre d’entre les pèlerins, a sa propre rencontre remarquable.
    Et au travers de ces témoignages, c’est l’Esprit du chemin qui s’exprime.
    Ca donne envie d’y retourner …
    En tout cas, merci de nous faire partager tout cela.

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